Les trois thons

 

 

 

 

Le thon adulte

Le vieux thon

Le jeune thon

 

 

 

Les trois thons  évoluent au milieu de la scène selon des figures chorégraphiques. Le vieux thon, couvert de cicatrices, donne l’impression de contrôler leurs déplacements. Il se passe un petit moment avant que le thon adulte prenne la parole.

 

Le thon adulte

Dis, tu ne veux pas raconter, pour le petit, de quelle manière tu as remporté ton grand combat ?

 

Le vieux thon

Oh, c’est bien loin tout ça…

 

Le thon adulte

Raconte-le encore une fois, s’il te plaît. C’est une sacrée leçon pour les jeunes !

 

Le vieux thon

C’est bien loin… Et je n’ai jamais prétendu que j’avais remporté le combat. Tout ce qu’on peut dire, c’est que je ne l’ai pas perdu… L’adversaire était coriace…

 

Un temps puis il se retourne vers les deux autres. Tous les trois font du sur place.

 

Presque toute une journée que ça a duré… Tout a commencé aux premières heures du matin. Par dessous, on avait l’impression que la surface de la mer n’était qu’un scintillement ininterrompu de milliers de petites lumières qui s’allumaient et s’éteignaient sans discontinuer. Le spectacle était fascinant et je n’avais pas beaucoup d’expérience à cette époque là. Je te faisais des bonds par ci et je te faisais des bonds par là… Je n’ai pas senti venir le coup. Au beau milieu de toutes ces petites lumières, j’aperçois un beau morceau de nourriture particulièrement appétissant. Je ne fais ni une ni deux et je me précipite là-dessus sans réfléchir, la gueule grande ouverte. Et crac ! au même instant, me voilà hameçonné.

 

Le jeune thon

Oh, lala, qu’est-ce que ça doit faire mal !

 

Le vieux thon

Sur le moment, petit, j’étais dans une telle rage de m’être laissé surprendre que je n’ai pas accordé la moindre attention à la douleur. Ce dont je me souviens, c’est que j’ai eu l’impression que mon cœur venait de s’arrêter de battre… que j’étais fichu… tu comprends… ? … irrémédiablement fichu. Mais cela n’a duré qu’une seconde et juste après j’ai plongé. Je voulais descendre le plus profondément possible. J’avais l’impression que plus je descendais, plus je m’écartais du danger. Oui, mais j’étais hameçonné. Bien hameçonné ! Et au bout d’un certain temps, j’ai senti que cette foutue ligne m’empêchait de continuer à descendre et qu’elle commençait même à me tirer en arrière. J’ai résisté, résisté… mais rien n’y faisait, je sentais bien que je remontais inexorablement vers la surface. Alors d’un seul coup j’ai changé de tactique. Au lieu de résister, j’ai décidé de mettre toute ma force pour me propulser vers le haut. J’ai fait un bond hors de l’eau qui a tellement surpris le pêcheur qu’il a laissé filer la ligne et que j’ai pu replonger plus profond que la première fois. J’avais eu le temps d’apprécier la situation. L’homme était seul ; à bord d’une vieille barque en bois. Au moins, c’était un combat à la loyale. J’ai senti que la confiance revenait. Et nous avons repris tous les deux le même manège. Je plongeais, l’homme me ramenait vers la surface, je faisais un bond hors de l’eau et je replongeais. Pendant des heures et des heures. Mais petit à petit, l’homme ne se laissait plus surprendre par mes bonds et il ne laissait plus filer la ligne. Elle devenait de plus en plus courte. A la fin de la journée, nous étions face à face, à deux mètres l’un de l’autre, les yeux dans les yeux. Nous avions tous les deux la même détermination. L’homme était patient et j’avais bien compris que son objectif était de réduire la distance, centimètre par centimètre s’il le fallait.  Mais chaque fois qu’il était sur le point d’amorcer un geste, je me débattais avec une telle violence que la mer bouillonnait tout autour de moi. Je soulevais des paquets de mer qui retombaient dans le fond de la barque. Alors, sans lâcher la ligne, l’homme était tout de même bien obligé d’écoper de l’autre main. Le soleil s’était déjà à moitié noyé dans la mer lorsque, au cours de l’une de ces joutes, c’est moi qui ai repris l’avantage. Le bateau avait embarqué tellement d’eau que l’homme a fait une fausse manœuvre qui m’a permis de reprendre quelques dizaines de centimètres. Ce n’était pas grand chose mais psychologiquement je venais de marquer un point décisif. Notre face à face a duré encore quelques minutes, dans le plus grand silence. Puis l’homme a sorti un couteau et il a coupé la ligne.

 

Voilà, c’est tout.

 

Les trois thons reprennent les figures chorégraphiques du début. Un temps. On perçoit, d’abord faiblement puis de plus en plus fort, les bips d’un sonar.  Des rayons laser viennent réduire, de part et d’autre, l’espace dans lequel les thons se déplacent. Leur chorégraphie prend des allures d’affolement. Long bip continu. Un filet leur tombe dessus et les enserre. Silence. Noir.